Les aînés de celui-ci ont tous des prénoms porteurs de signification : Sagesse, Emmanuelle, Espérance et Béatrice. Le bébé annoncé n'échappera pas à cette tradition. « Cet enfant, on va lui donner le nom de l'Autorité », annonce N'gahane Koutouzi Robert. « Il s'appellera donc Ngahane Koutouzi de l'Autorité », prévoit-il. Mais son absence du Congo au moment de l'accouchement va modifier ses volontés. La sage-femme ayant assisté le médecin-accoucheur propose d'ajouter le prénom de ce dernier au nom du nouveau né, et de mettre Koutouzi de côté. Ngahane Pierre de l'Autorité sera le nom de l'enfant. « C'est le seul qui ne s'appelle pas Koutouzi », relève le géniteur, inspecteur des Impôts de classe exceptionnelle à la retraite reconverti dans le conseil fiscal. Et c'est dans son cabinet, sis au camp Sic de la Cité Verte à Yaoundé, qu'il parle de son fils. « Driiiiiiiiiiiiiing » sonne le téléphone posé sur son bureau. Un combiné d'une autre époque dont la composition des numéros se fait à l'aide d'une molette. Le parcours de cet ex inspecteur des Impôts permet de mieux comprendre celui de son fils.
Citoyen du monde dès la naissance
Il est titulaire de deux certificats d'études primaires. L'un obtenu au Cameroun, et l'autre au Congo, à Mouyonzi. N'gahane K. Robert intègre ensuite l'Ecole supérieure d'Olizi. Le pouvoir colonial ayant entrepris des réformes, l'établissement devient un collège. Il y reste. Obtient son Brevet d'études du premier cycle (Bepc) en 1953 ; intègre l'école des Cadres à Brazzaville l'année suivante et devient agent de l'Etat. Mais ses origines l'empêchent de gravir les échelons de l'administration congolaise. Entre temps, il est tombé sous le charme de Coehlo Furtado Domingas, une Capverdienne. Les tourtereaux se marient en 1957 au Congo. C'est dans ce pays que tous les fruits de l'union verront le jour. Le fonctionnaire du Congo rejoint la fonction publique du Cameroun en 1958 comme cadre. Il fera partie de la première promotion de l'Ecole camerounaise d'administration (Eca), aujourd'hui Enam. Il en ressort comme contrôleur des contributions directes. Puis obtient une bourse pour l'Eni en France. « Nos enfants étaient restés chez mes beaux-parents à Pointe-Noire. C'est quand nous sommes revenus de France que j'ai réuni la famille à Douala en 1966″, confie le père de famille, nommé inspecteur des Impôts à cette époque. Lorsque la famille s'installe à Yaoundé, celui qui deviendra le préfet d'Alpes-de-Haute-Provence fait ses premières classes à l'école du Centre. Le collège Montesquieu, au quartier Mvog-Ada l'accueillera pour le début de ses études secondaires. Ensuite, « il est allé rester avec sa tante à Douala », poursuit le père.
La famille Ngahane au complet en 1964. Le futur préfet a un anLe benjamin de la famille N'gahane poursuit ses études au Lycée Joss. Il y nouera des relations particulières avec une camarade de classe. Après l'obtention de son baccalauréat D il quitte le Cameroun. Cap, en 1983, sur la ville de Lille en France pour des études en économie à l'Université catholique de cette ville. Il y décroche un doctorat en sciences de gestion de l'université publique de Lille II, avec une thèse relative au marché du pétrole brut. N'gahane P. entre ensuite dans le corps des enseignants de l'université catholique de Lille. Il y passe toute sa carrière d'enseignant et accède au grade de professeur des universités. Il n'a pas oublié son amour du Lycée. Cette dernière l'a rejoint en France. Elle effectue des études qui débouchent sur un diplôme d'ingénieur en télécommunication. Aujourd'hui mariés, ils ont deux enfants. En 1995, il est propulsé au décanat de la Faculté libre des sciences économiques et de gestion, comme Doyen. Dix ans au poste. Il choisit la nationalité française en 1997. La même année, il est élu vice-président de l'université catholique de Lille. Son cahier de charge prévoit les questions de solidarité et de société comme principales missions. Des tâches qui l'amènent à parcourir les pays africains ayant des universités catholiques. Après son poste de doyen, il est passé directeur du département d'éthique, en 2005.
De l'ouverture de Sarkozy à l'effet Obama
Un coup de fil reçu le 17 janvier 2007 l'amène à quitter la fac. A l'issue du conseil de ministres du 31 janvier 2007, il est nommé préfet délégué pour l'égalité des chances auprès du préfet de la région Provence-Alpes-Côte-d'Azur. “ Je n'ai pas hésité trois secondes, j'avais l'opportunité de mettre en application les théories qui étaient les miennes ”, confie-t-il aux confrères de l'Afp. Pour son père, c'est un stage à la préfectorale. L'Union pour un mouvement populaire (Ump), formation politique au pouvoir en France s'en félicite. “ En étant à l'origine de cette nomination, dont il avait fait part aux représentants de la communauté africaine à laquelle il avait présenté ses v½ux lors d'une réception le 2 janvier dernier, Nicolas Sarkozy [ministre de l'Intérieur de l'époque, ndlr] démontre sa volonté de mettre ses actes en adéquation avec son discours selon lequel la diversité est une chance pour la France ”, relève Rama Yade, secrétaire nationale de l'Ump à la Francophonie en 2007. Ses compétences s'étendent particulièrement aux Bouches-du-Rhône. C'est finalement le 20 septembre 2008 que N'gahane Pierre est titularisé aux fonctions de préfet territorial, à sa demande. La promotion passe apparemment inaperçue ; mis à part chez les proches et la famille.
mariage civil en 1990, pour le meilleur...
Mais, l'annonce du 12 novembre dernier arrache les unes des quotidiens, passe en boucle dans les radios et télévisions, fait le buzz sur Internet. “ C'est une élite de Bangoulap [village du département du Ndé à l'Ouest du Cameroun, dont la famille N'gahane est originaire, ndlr] qui m'a appelé pour me dire qu'on a nommé mon fils et que ça passe à la télé ”, se rappelle Ngahane K. Robert. “ J'ai regardé à la télé, et je l'ai appelé au téléphone ”, poursuit-il. “ On m'a donné un territoire ”, rien de plus, lui répond son fils. Mais pourquoi un tel ramdam dans la presse et l'opinion alors que N'gahane Pierre était déjà préfet ? La thèse d'une machination du président Sarkozy pour tirer des dividendes politiques fait son chemin. Certains y voient “ l'effet Obama ”. Le père du préfet n'est pas de cet avis. D'après lui, il s'agit “ d'une évolution dans un pays où la valeur des noirs est reconnue ”. Il se souvient que Sarkozy a travaillé à cette promotion avant même d'accéder à la magistrature suprême. “ Je pense plutôt que les Etats-Unis ont suivi la France ”, conclut-il. Le principal concerné s'oppose aussi à “ l'effet Obama ”. “ Je crois plus à un effet de calendrier (...) Cela fait quelques mois que j'attends d'avoir cette opportunité ”, lance-t-il à la presse à la suite du conseil de ministres du 12 novembre. Et que dire de la précision faite sur la couleur de sa peau ? Certaines publications le présente justement comme étant le premier préfet noir en France.
Son Ideal pour l'Afrique
Quoi qu'il en soit, Ngahane Koutouzi Robert s'en réjouit : “ A l'époque, il était rare de rencontrer des noirs dans les rues en France, en dehors des Sénégalais qui nettoyaient les routes, surtout à Paris. Aujourd'hui, c'est le pays des noirs ”. De ses souvenirs, son fils ne serait pas revenu au Cameroun depuis 1994. Cette année-là, il s'était rendu à Bangoulap pour les obsèques de sa grand-mère paternelle ; deux années après le décès de sa mère. Les technologies de l'information et de la communication aident à garder le contact. “ Chaque dimanche, il m'appelle on cause, et je lui envoie aussi des mails ”, relève le conseiller en fiscalité. Quelques fois aussi, “ on va là-bas le voir ”, dit-il. Quid de l'Afrique dans les idées de son fils ? “ Il a été président d'une association qui ½uvre pour le développement de l'Afrique. Ils veulent qu'il y ait une franche coopération entre l'Afrique et la France ”, indique N'gahane Koutouzi Robert. Il s'agit de Ideal, que N'gahane Pierre a présidé pendant 10 ans. Le père est convaincu que c'est à l'occasion d'un colloque organisé par cette association que son fils a tapé dans l'½il de Sarkozy. La rencontre portait sur l'intégration en Afrique. “ Ce n'est naturellement pas le premier préfet noir que nous avons, mais c'est sans doute le premier préfet d'origine étrangère, les autres étant d'origine antillaise et donc français depuis Louis XIV ”, précise le secrétaire général de l'Ump, Patrick Devedjian, sur les ondes de France Info au cours de l'émission Questions d'info.
“ En réalité donc, ce préfet est mis en place parce qu'il est noir... n'est ce pas du racisme à l'envers ? On se souvient du préfet musulman avec ses histoires qui ont mal tourné... ”, réagit un lecteur du Journal du dimanche sur la toile. “ Je pense que la discrimination positive est une erreur historique. Désormais dès qu'un noir ou un arabe aura des responsabilités, les gens penseront que c'est en raison de sa couleur et non de son mérite, et il y aura toujours une suspicion quant à ses compétences ”, poursuit un autre. Maintenant qu'il dispose d'un territoire de commandement, les défis sont plus grands. Ce d'autant plus que les débats autour des origines et de la couleur de la peau ont la... peau dure. “ Si je peux représenter quelque chose pour des gens en espérance, je prends. Il y a beaucoup de gens dans notre pays qui sont en attente (...) Je ne bouderai pas ce plaisir. Mais il ne s'agit pas d'un combat, plutôt de porter des convictions, précise-t-il. Je serai responsable de la sécurité publique, de la sécurité civile, j'appliquerai la politique du gouvernement sur le territoire, en tant que représentant de l'Etat dans le département, mais en collaboration avec les collectivités locales, les communes, le département, la région en fonction des prérogatives de chacun ”, répond-il lors d'une interview accordée à Grioo.com.
par EDOURD TAMBA